Le prieur de Bethléem par Yasmina Khadra
Un manuscrit au cœur d’un kidnapping
Un roman aussi étrange que poignant qui commence par le kidnapping d’un éditeur parisien, mais dont l’auteur, un homme mystère, n’exige rien de plus que la parution d’un manuscrit qui lui avait déjà été refusé.
C’est donc séquestré dans un cagibi et enchaîné à un radiateur, après un refus renouvelé de faire paraître ce manuscrit, qu’il lui faudra en écouter la lecture intégrale par son gardien dont il découvrira plus tard qu’un lien caché les obligeait.
Une plongée dans un village méconnu de Palestine
Et de cette petite cellule insonorisée nous glissons avec le détenu dans un petit village méconnu de Palestine aux côtés d’un gamin courant la campagne au milieu de frères, sœurs et cousins, dans la frêle insouciance de l’enfance, par le verbe du bourreau.
Et puis de ce lieu de nulle part où la vie s’est comme figée dans une pauvreté où le petit rien est déjà richesse partagée surviennent l’écho, puis le grondement et la fureur de l’occupation. Les petits ont grandi, mais que leur reste-t-il comme avenir ?
Des vies bouleversées par l’occupation
C’est donc au milieu de ces vies éparpillées, bouleversées, fatiguées, désespérées que chacun essaye de se créer un chemin où s’entremêlaient jadis des croyances diverses en une paisible désharmonie devenue dangereuse cacophonie.
Bien des épreuves attendent le gamin insouciant devenu orphelin, aimé, oublié, rejeté au gré des aléas familiaux que malmène l’occupation de plus en plus stricte d’Israël. Amours éparpillés, brisés, deuils, fuites, rien ne leur est épargné, et comment survivre sans totalement désespérer ?
Telle est la clé de ce roman âpre et tellement vrai entre les rêves et la réalité brutale de l’aujourd’hui.
Un épilogue d’une grande profondeur
Sans dévoiler les ressorts de l’aventure, l’épilogue de l’auteur nous renvoie à la profondeur de son sujet.
Une réflexion sur la foi, la vérité et l’homme
« Que dire lorsque l’on s’évertue à avilir la quintessence de ce qui est pur et à pervertir l’ingénuité, lorsque l’on prêche la bonne parole en l’interprétant à sa guise pour mieux sévir, lorsque l’on prend Dieu en otage, louant Sa colère sans vergogne et sans retenue ? Que dire ? Quand bien même la foi n’est pas toujours ce que l’on croit, il n’est de prophétie vraie que dans le geste qui sauve. »
Une dénonciation des illusions humaines
« Qu’a retenu l’Homme des prophéties ? Quelle leçon ? Quel salut ? Toutes les sincérités qui ont manqué à ses sermons, tous les mensonges qui l’ont bercé d’illusions, tous les temples qu’il a édifiés pour monumentaliser sa mémoire et tous les échafauds dont il a jalonné sa gloire, tous les serments qu’il a empruntés sans les rendre, tout ce qu’il a cru être et tout ce qui ne lui a servi à rien, n’auront été qu’errements insensés et fuite en avant. »
Une espérance malgré les ténèbres
« Lorsqu’il apprendra à interroger le mal qu’il a fait et le malheur qu’il a semé, et en dépit de ce qu’il s’est imposé comme sacré, à aimer de chaque religion un saint, de chaque folklore un chant, lorsqu’il saura offrir son cœur à ceux qui sont dépourvus, il verra […] la vallée des ténèbres célébrer l’embellie, les chemins de croix fleurir comme les prés. »
Éric Récopé fc

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