L’homme qui lisait des livres par Rachid Benzine
Une rencontre au cœur de Gaza
C’était avant le 7 octobre 2023. Julien officie comme photographe de presse dans la bande de Gaza, un peu las de documenter les enfants en pleurs dans les décombres, les soldats blessés et les immeubles troués, les voitures ou ce qu’il en reste.
« Tout semble hurler. C’est dans ce désarroi que tu le découvres. Il est assis, entouré de centaines de livres, le nez plongé dans un ouvrage » ; près de lui, un verre ébréché, rempli de ce qui ressemble à du thé.
Julien lui demande s’il peut le prendre en photo, mais celui-ci lui montre un tabouret à côté de lui et lui dit dans un français tout en maîtrise : « Il serait peut-être plus aimable que nous prenions le temps d’abord de nous rencontrer. Je serais honoré que vous acceptiez de partager ce thé. »
Le récit d’une vie marquée par l’exil
En quelques chapitres comme autant de rencontres, le libraire qui se nomme Nabil Al Jaber raconte toute sa vie : sa naissance en 1948 près de Haïfa, d’un père chrétien et d’une mère musulmane, toute la famille devant quitter le village en une nuit de violence, son enfance dans un camp insalubre où il fréquente la mission chrétienne locale, l’arrivée dans un autre plus vaste où il découvre le théâtre et tombe amoureux de Hiam sa future épouse, son passage à l’Université du Caire avec Maryam sa soeur, Hiam et Hafez.
« Hafez, Hiam et moi sommes rentrés en 1973 à Gaza, après la guerre du Kippour. Par choix. Nous étions diplômés et il était temps de rentrer et d’œuvrer à la libération de notre pays, chacun à sa façon. »
Tout était compliqué, la ville était écartelée entre deux mondes. Hiam travaillait pour un dispensaire dans l’un des camps de réfugiés, Hafez a quitté le journalisme pour la politique. Lui enseignait. Maryam est partie aux États-Unis.
Le drame et la résistance intérieure
En 1976, un fils est né, puis une fille : « Comment dire l’émerveillement devant un nouveau-né ? Comme être à la hauteur de la grâce et de la tendresse d’un enfant qui s’éveille ? »
Ce fils sera tué à l’âge de onze ans, en 1987 pendant la première intifada.
« Est-ce un âge pour mourir ? Ne plus penser à ma douleur. J’ai pris les armes et j’ai combattu. Je n’imaginais pas qu’au terme de la manifestation, je serais arrêté, et que ce ne serait que vingt ans plus tard que je retrouverais ma fille et ma femme. »
La lecture lui a permis de résister. En 2009, alors qu’il était en mer, Hiam a disparu sous un bombardement. Depuis, il a ouvert cette librairie.
Lire pour rester vivant
Lire pour comprendre, s’évader, grandir, respirer, s’envoler. Lire pour rester lucide. Et en même temps être utile aux autres.
Les grands récits comme les poésies : « Les poètes capturent ce que nous ressentons mais que nous ne pouvons pas dire. »
Ses amis lui demandaient : « Tu crois que les mots vont nous sauver, Nabil ? » et lui leur répondait que oui. Mais il ajoutait qu’il n’en était plus sûr : « Je dirais qu’ils sauvent en silence. Rien ne renverse l’oppression, mais l’esprit, lui, s’envole. »
Une réflexion sur notre monde
La lecture, la littérature comme un nouvel opium ? C’est en fait tout le contraire qui est vrai.
N’est-ce pas plutôt le maniement de l’abstraction qui endort : les images (« nous en sommes saturés »), les statistiques qui ne disent rien de la vie réelle, les catégories (« ce sont des réfugiés ») et les stéréotypes (« tous des terroristes »), toutes généralités qui ne prennent pas en compte l’histoire de chacun et participent ainsi à leur déshumanisation.
Sans les paroles ne reste que le repli sur soi. Ce serait rajouter du malheur à celui du monde.
Ce livre nous renvoie à notre propre intériorité : « Il y a quelque chose en nous qui ne doit jamais renoncer ».
Gérard Marle fc
Récension du livre
- BENZINE, Rachid. L’homme qui lisait des livres. Editions Julliard, 2025. 121 pages.

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