Egalité et handicap : le témoignage d’un prêtre-ouvrier
Que veut dire l’égalité quand on perd ses deux jambes ? René Lelièvre fc, prêtre-ouvrier à Valenciennes, dans le quartier de la Chasse Royale, parle des inégalités sociales et de son handicap. Il raconte aussi comment ses amis lui ont montré que l’égalité existe encore. (Article paru dans la revue Chantiers de septembre.)
Liberté, égalité, fraternité : une devise à vivre
L’égalité avec la liberté et la fraternité est la façon dont les Français doivent vivre les uns avec les autres. Cette devise doit aussi être la façon de vivre de tous les habitants de notre terre. Facile à dire, difficile à vivre.
La femme est-elle l’égale de l’homme ?
Parlons de l’égalité. Toutes et tous ne se sentent pas égaux. La femme est-elle l’égale de l’homme ? Cette question est un véritable combat pour les femmes et quand elles manifestent peu d’hommes y sont présents ! Cette égalité n’est pas l’apanage de beaucoup.
Dans la vie sociale, l’égalité est aussi un combat
Dans une entreprise par exemple il n’y a pas toujours égalité dans les salaires entre travailleurs qui font le même travail, d’autres sont au chômage… Ceux qui pèsent moins lourd d’après la direction sont aussi facilement éjectables. Dans l’entreprise où j’étais, un gars qui faisait des travaux de nettoyage fut licencié pour « vol de chiffons ». Pour les travailleurs, cet homme était autant nécessaire qu’eux et ce fut une grève générale qui fit revenir le licencié parmi nous.
Et l’aide aux personnes n’est pas forcément à la même hauteur. Certains prônent le racisme, disant à d’autres qu’ils n’ont pas à être dans le même pays alors que leur pays est en guerre, qu’ils y risquent la mort ou qu’il leur est impossible d’y habiter. On connait les nombreuses expulsions qui font qu’hommes, femmes et enfants n’ont pas la même égalité par rapport à la vie.
Vivre l’égalité dans le handicap
Il y a bien d’autres inégalités. Personnellement j’en vis une avec beaucoup d’autres : les personnes handicapées. Depuis quelques mois, mes deux jambes ont été amputées. Un événement qui m’a d’abord mis KO. Non seulement je ne me sentais plus à égalité avec les gens normaux, mais je ne me sentais plus non plus à égalité avec la vie que j’avais avant. Je me suis complètement senti en dessous de tout, pensant que je ne pourrais plus vivre ainsi. Mon moral m’a alors quitté. La dépression m’a effleuré. L’envie de vivre n’était plus en moi.
Être différent, une forme noble de l’égalité
Heureusement que l’égalité ne se définit pas toujours par le mot « égal ». Je suis différent des autres, comme toute personne handicapée. Et accepter que moi, d’autres pour d’autres raisons soient différents est une forme noble de l’égalité.
Ce sont des amis qui m’ont montré que l’égalité existait même si nous ne sommes plus pareils. Pour moi cette égalité se manifeste par l’amitié, la présence, l’aide, par la demande de nouvelles par Internet ou par téléphone. Et ce ne sont pas un ou deux qui m’aident mais ils sont très nombreux : des anciens camarades de travail d’il y a plus de 50 ans ! ou du syndicat, des voisines et voisins, des amis de la paroisse, des amis d’autres collectifs ou des relations personnelles par des rencontres inattendues.
L’aide concrète, les visites, les demandes de nouvelles de toutes et tous disent que ma vie est possible parce que je ne suis pas seul, que nos différentes rencontres m’ont montré que ma vie continuait, que l’égalité c’était aussi une vie ensemble avec nos diversités et même nos différences.
« Demandez, et vous recevrez » : la foi face à l’épreuve
J’avoue en avoir voulu à Jésus qui nous a dit : « demandez, et vous recevrez ». Lorsque j’ai vu dans quel état m’avait mis le chirurgien que je n’avais vu ni avant, ni pendant (je dormais !), ni après, j’ai été long à comprendre ce que voulait dire « vous recevrez ».
Ces mots écrits par Paul m’ont un peu éclairé : « il n’y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps présent et la gloire qui va être révélée pour nous » (Rm 8, 18-23).
Il est vrai que sur cette terre nous vivons parfois difficilement ; mais Dieu nous a créés libres et il ne peut donc intervenir. C’est à nous de prendre des décisions, qu’elles soient bonnes ou mauvaises. Dieu ne peut intervenir, ou alors nous ne serions plus libres. La création passe, comme dit Paul, par des douleurs et des gémissements, nous aussi qui sommes dans cette création nous attendons notre adoption et la rédemption (c’est-à-dire la transformation) de notre corps. Je crois qu’on peut ne pas nous accepter tels que nous sommes ; mais il faut vivre avec.
Au bout d’un moment, si je continue à ne pas m’accepter comme je suis, ma vie est finie.
L’égalité dans le regard des autres
Nous vivons tous et toutes des moments difficiles dans notre vie. Peut-être qu’il faut les partager pour que ça pèse moins lourd. C’est ce qui est en train de m’arriver, et s’il n’y avait pas eu des amis pour le partager avec moi j’aurais été KO.
Je suis toujours prêtre-ouvrier (le seul du diocèse et en plus en retraite !) à Valenciennes. Mes voisins sont aussi des amis qui prennent soin de moi et sont toujours prêt à m’aider. L’égalité existe dans le fait de prendre soin les uns des autres. J’ose dire que si notre avenir dépend de Dieu, notre présent dépend de nous.
René Lelièvre fc

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