Mon refuge et mon orage : Arundhati Roy raconte sa mère
Avec le livre Mon refuge et mon orage, Arundhati Roy nous dit qui était sa mère, Mary Roy. Un récit littéraire d’une infinie beauté, notre coup de cœur cette semaine.
Arundhati Roy, autrice et militante
Arundhati Roy est née à Shillong, en Inde. Son premier roman, « le Dieu des petits riens » (Gallimard 1998) lui a valu le Booker Prize en 1997. Autrice et militante, elle est considérée par le New Yorker comme l’un des meilleurs auteurs anglophones du XXIe siècle. En 2023, elle a reçu le prix européen de l’Essai de la Fondation Charles Veillon pour son recueil Azadi et pour l’ensemble de son œuvre.
Mon refuge et mon orage, un récit littéraire d’une infinie beauté
Mon refuge et mon orage nous dit qui était sa mère. C’est une invitation à retrouver toute la puissance romanesque de cette grande autrice indienne. Dans ce récit littéraire d’une infinie beauté, Arundhati Roy revient sur son passé : une enfance chaotique dans le sud de l’Inde, son émancipation précoce, le goût de l’écriture, la fulgurance du succès international de son premier roman, puis la découverte que sa plume peut devenir une arme pour déjouer les injustices et la violence du gouvernement indien.
Mary Roy, à la fois refuge et orage
Au fil des chapitres, c’est aussi le portrait de sa mère, Mary Roy, qui prend forme. Une grande âme, généreuse et adulée dans sa région pour y avoir bâti une école, mais qui, dans l’intimité, s’avérait une mère impitoyable et maltraitante. Toute sa vie durant, elle aura été pour sa fille à la fois son refuge et son orage.
Dans ce livre magnifique, au style luxuriant, Arundhati nous ouvre les portes de sa vie hors norme et haletante, mêlée à celle d’une figure maternelle redoutable, mais qui lui a transmis le goût de la liberté et la nécessité d’écrire.
« J’ai quitté ma mère […] pour pouvoir continuer à l’aimer »
« J’ai quitté la maison, ou plutôt, cessé d’y retourner, si tant est que c’était chez moi, à dix-huit ans. Je venais d’entamer ma troisième année à l’Ecole d’architecture de Delhi. À cette époque, on terminait le secondaire à seize ans. C’était mon âge à l’été 1976, quand je suis arrivée à la gare de Nizamuddin, seule, sans une connaissance même rudimentaire de l’hindi, pour passer l’examen d’entrée à l’Ecole d’architecture. Terrifiée, je portais un couteau dans mon sac. Delhi était à trois jours et deux nuits de train de Cochin, Cochin à trois heures de voiture de la ville de Kottayam, et Kottayam à quelques kilomètres de notre village d’Ayemenem, où j’avais passé ma petite enfance. Autant dire que Delhi était pour moi un autre pays. La langue, la nourriture, le climat, tout y était différent. Les dimensions de la ville dépassaient mon entendement… j’ai quitté ma mère, non parce que je ne l’aimais pas, mais pour pouvoir continuer à l’aimer. Rester aurait rendu la chose impossible. Après mon départ, je ne l’ai pas vue, je ne lui ai pas parlé des années durant. Elle n’a jamais cherché à me joindre. Elle n’a jamais demandé pourquoi j’étais partie. À quoi bon, puisque nous le savions l’une comme l’autre. Jusqu’à la fin de sa vie, elle ne m’a pas demandé une seule fois comment je m’étais débrouillée pendant ces sept années de cavale. Jamais demandé où je vivais, si j’avais poursuivi mes études jusqu’au diplôme. Je ne lui en ai jamais parlé. Après notre fragile tentative de retrouvailles, je suis retournée la voir régulièrement, en adulte indépendante, architecte qualifiée, directrice artistique, écrivaine. »
Quelques pages plus loin, elle écrit :
« Mon appréhension permanente, mon instinct de survie au jour le jour, d’instant en instant, restaient intacts. Trois ans s’étaient écoulés depuis la dernière fois que j’avais communiqué avec Mrs Roy. Je m’inquiétais à son sujet, mais je savais que je n’avais pas les épaules pour l’affronter et y survivre. »
Le portrait d’une mère insaisissable
Au-delà de la vie de l’autrice, le centre névralgique demeure le portrait d’une mère insaisissable qu’elle vient de perdre, personnage romanesque haut en couleurs, aussi fascinant qu’effrayant.
Jacques Baudet fc

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