Petite bonté : l’espérance selon Vassili Grossman

16 Sep 2026 | Livre coup de cœur | 0 commentaires

Auteur de l'article : Gérard Marle fc
Crédit photos : Le Livre de Poche

Petite bonté : l’espérance selon Vassili Grossman

Dans “Vie et Destin”, Vassili Grossman interroge le mal, la liberté et l’espérance. Au cœur de l’horreur, il découvre la force de “la petite bonté”.

Vassili Grossman, témoin du totalitarisme

Vassili Grossman (1905-1964) est l’auteur de Vie et Destin, roman achevé en 1960 et paru pour la première fois en Suisse en 1980. Il est considéré comme l’un des plus importants écrivains russes du XXe siècle.

Dans ce livre on trouve, autour du récit de la bataille de Stalingrad, des tableaux reconnus fidèles de la vie en Union soviétique et une analyse profonde du phénomène totalitaire. Mais aussi une réflexion sur ce qui nous permet d’espérer.

Témoin des pires horreurs de la guerre, il avance que “la petite bonté” est un rempart inexpugnable contre le désespoir.

Je ne résiste pas à vous livrer ces deux passages.

“Je dirai non !”

Ikonnikov, prisonnier des Allemands, découvre qu’il travaille en fait à la construction d’une chambre à gaz. Il demande à Guardi, un prêtre italien prisonnier lui aussi :

“Que dois-je faire, mio padre ? Les yeux anthracite de Guardi firent le tour des visages.

Tout le monde travaille là-bas, nous sommes des esclaves, dit-il lentement. Dieu nous pardonnera.

Les mots se bousculaient dans la bouche d’Ikonnikov

Voilà justement, je ne veux pas qu’on me pardonne mes péchés. Ne dites surtout pas : les coupables sont ceux qui te contraignent, tu es un esclave, tu n’es pas coupable car tu n’es pas libre. Je suis libre ! Je suis en train de construire une chambre à gaz, j’en réponds devant les hommes qu’on y gazera. Je peux dire “non” ! Quelle force peut me l’interdire si je trouve en moi celle de ne pas craindre la mort ? Je dirai non ! Je dirai non, mio padre, je dirai non !

La main de Guardi frôla les cheveux blancs d’Ikonnikov.

Donnez votre main, fit-il.

Il porta la main sale d’Ikonnikov à ses lèvres et la baisa.” (p.505)

Dans cette scène magnifique, c’est paradoxalement Ikonnikov le non-croyant qui fait preuve d’espérance.

La “petite bonté”

Plus loin, on retrouve les interrogations d’Ikonnikov :

“En quoi consiste le bien ? Le bien est-il éternel et immuable ? […] J’ai vu qu’au nom d’une idée du bien, aussi belle et humaine que celle du christianisme, on exterminait des gens. J’ai vu, en Sibérie, des enfants de paysans déportés mourant dans la neige […] Mais il existe, à côté de ce grand bien si terrible, la bonté humaine dans la vie de tous les jours.

C’est la bonté d’une vieille qui, sur le bord de la route, donne un morceau de pain à un bagnard qui passe, c’est la bonté d’un soldat qui tend sa gourde à un ennemi blessé, la bonté de la jeunesse qui prend pitié de la vieillesse, la bonté d’un paysan qui cache dans sa grange un vieillard juif.

C’est la bonté de ces gardiens de prison, qui, risquant leur propre liberté, transmettent des lettres de détenus adressées aux femmes et aux mères […]

Cette bonté privée d’un individu à l’égard d’un autre individu est une bonté sans témoins, une petite bonté sans idéologie. Mais si nous y réfléchissons, nous voyons que cette bonté privée, occasionnelle, sans idéologie, est éternelle.

Je me suis dit : elle est impuissante comme l’est la rosée […] J’ai trempé ma foi dans l’enfer. Ma foi est sortie du feu des fours crématoires, elle a franchi le béton des chambres à gaz.

J’ai vu que ce n’était pas l’homme qui était impuissant dans sa lutte contre le mal, j’ai vu que c’était le mal qui était impuissant dans sa lutte contre l’homme.

Le secret de l’immortalité de la bonté est dans son impuissance. Plus elle est insensée, plus elle est absurde, impuissante, plus elle est grande. Le mal ne peut rien contre elle. ” (p.676-682)

Une bonté à la portée de tout le monde

Il y aurait donc en nous quelque chose de plus grand que nous, quelque chose d’incompréhensible qui nous traverse malgré tout. Cette chose, Ikonnikov la nomme “la petite bonté”.

Petite bonté, à la portée de tout le monde.

Gérard Marle fc

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