Les jeunes et leur laïcité par Charles Mercier et Philippe Portier
Les jeunes Français et la laïcité : une vision plus ouverte
« Ma conception de la laïcité, ce n’est pas cacher à tout prix, c’est avant tout respecter et laisser la liberté à chacun de porter un signe religieux ou d’assumer sa religion. J’ai quand même l’impression que pour beaucoup de personnes, notamment de générations un peu plus anciennes, la laïcité est égale à l’interdiction de tous les signes religieux dans la rue, n’importe où, sauf à la maison. Je ne suis pas forcément d’accord avec ça. » (Pierre, 22 ans).
Les chiffres confirment ce décalage entre générations. « Le sondage Ifop pour la fondation Fondation Jean-Jaurès de février 2024 en donne un aperçu éclairant : 36 % des 18-24 ans (contre 67 % de l’ensemble des Français et 84 % des 65 ans et plus) considèrent que « les jeunes filles portant le voile sont sous l’influence des milieux islamiques ».
Une autre lecture de la laïcité chez les jeunes
Disons-le de suite, pour l’historien Charles Mercier et le politiste Philippe Portier, tous deux spécialistes de la laïcité française, il n’y a pas un choc entre les générations mais des différences d’appréciation que l’on peut comprendre.
Les jeunes Français ont grandi dans une France mondialisée, dans une école où les signes religieux étaient interdits, qui s’est confrontée à la violence commise au nom de la religion. Ils sont nés avec internet et les réseaux sociaux dans un pays ouvert à la mondialisation.
Avec l’institut Kantar et leurs laboratoires universitaires, les deux auteurs ont conduit, en 2023, une enquête par sondages auprès de 1000 répondants de 18 à 30 ans, tranche d’âge représentant 9,9 millions de personnes, soit 15 % de la population française, et par ailleurs réalisé 29 entretiens d’environ une heure.
Des jeunes attachés à une laïcité d’ouverture
Une image positive de la laïcité
Quels sont les enseignements majeurs de cette enquête ? Ils répondent que les jeunes sont attachés à la laïcité (85 % d’entre eux en ont une image positive), mais 60 % considèrent qu’elle est instrumentalisée par certaines personnalités politiques et médiatiques pour dénigrer l’islam et les musulmans.
« Ce qui freine réellement l’intégration, c’est l’interdiction, qui accroît frustrations et sentiment de rejet » explique Philippe Portier.
La préférence pour la loi de 1905
Les jeunes sont attachés à la laïcité, mais comme un régime d’ouverture à la pluralité plutôt que comme un cadre identitaire ou sécuritaire. Pour eux, elle garantit l’égalité entre citoyens et la liberté de culte et ne constitue pas un outil pour faire reculer la place de la religion dans l’espace public.
Ils préfèrent la laïcité du 9 décembre 1905 à celle de la loi du 15 mars 2004 (qui interdit le port de signes religieux ostensibles à l’école publique). À condition que les valeurs essentielles de la société ne soient pas mises en cause et que soit respecté l’ordre public.
Une jeunesse traversée par des différences
Cela dit, la jeunesse n’est pas homogène, elle est traversée par des différences sociales, culturelles, politiques et de genre.
« L’orientation religieuse joue également un rôle : plus on est religieux, plus on est favorable à une laïcité d’ouverture. Par ailleurs, les femmes soutiennent très largement une laïcité de tolérance, bien plus que les hommes. »
Est-ce une forme de solidarité envers les jeunes femmes qui souhaitent porter le voile ?
Un rapport à la religion plus décomplexé
Ce travail souligne aussi que les 18-30 ans entretiennent un rapport à la religion plus décomplexé que leurs aînés. Pour certains, le spirituel est une ressource face à un contexte écologique, géopolitique et culturel anxiogène.
S’ils se déclarent majoritairement sans religion, un tiers des jeunes Français affirment que cette dernière tient une place importante dans leur vie.
D’où ce commentaire un peu désabusé (?) d’un journaliste : « Dieu a encore de beaux jours devant lui, même dans un des pays les plus sécularisés d’Europe. »
Gérard Marle fc
Une récension du livre :

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