Vie Consacrée : témoignage de Bernard Claireau fc

6 Nov 2015 | Vie religieuse | 1 commentaire

Auteur de l'article : Bernard Claireau fc
Crédit photos : CEF/Vie Consacrée

Vie Consacrée : témoignage de Bernard Claireau fc

Bernard Claireau fc a fait profession religieuse le 25 septembre 1964. Jeune prêtre-ouvrier au Kremlin-Bicêtre, à Sallaumines, puis à Port-de-Bouc, durant un quart de siècle en France, “Bernardo” oeuvre au Mexique depuis aussi longtemps, avec une mission de formateur en Colombie entre deux. Il est l’auteur de la présentation du logo des Fils de la Charité.

Bernard Claireau fc

 

S’approcher des gens qui survivent

 

 

D’une famille ouvrière

C’est à l’âge de seize ans que ma vocation a commencé. Un camion de l’usine de ma cousine m’a conduit au petit séminaire, à 42 kilomètres du Mans où je suis né. En me voyant arrivé seul, sans personne, le Supérieur fut étonné. Je lui ai expliqué la raison, à la maison tout le monde est resté pour travailler, mon père, ma mère et mes trois sœurs aînées. Dans ma famille, je fus le seul qui allait continuer ses études, tous les autres sont allés travailler dès l’âge 15 ans.

Mon père a laissé sa terre, il était paysan mais il a du aller travailler à la ville. Lui qui aimait tant voir pousser les légumes, les fleurs, a été travailler dans les égouts. Je me souviens des grandes bottes qu’il utilisait pour descendre jusqu’au drainage souterrain où le niveau des eaux sales atteignait les genoux. Mon père a pu acheter un terrain plein de pierres qu’il a transformé peu à peu en jardin de légumes, fleurs, arbres fruitiers pour éviter à ma mère d’aller au marché à chaque instant.

Combien de fois également, ai-je vu ma mère coudre jusqu’à tard le soir à la lumière d’une bougie, pour ne pas nous réveiller. Je peux dire que mon enfance a été un temps pendant lequel j’ai pu me rendre compte de la lutte que les travailleurs doivent mener pour le bien de leur famille.

Ma famille ouvrière, son exemple, m’ont motivé à travailler dur pour étudier. Plus j’étudiais, plus grandissait en moi un appel à ne jamais m’éloigner de mes racines. Il ne m’est jamais passé par la tête que je pourrais être prêtre en dehors du peuple pauvre et travailleur.

A la suite du père Anizan

Après mon service militaire, j’ai découvert un article sur les Fils de la Charité avec un titre qui a attiré mon attention: “Une congrégation consacrée à l’évangélisation du peuple pauvre et travailleur” et avec un texte du Père Anizan qui, aujourd’hui encore continue à me marquer : “Jésus a eu pitié de ces foules, aujourd’hui qui a pitié d’elles? Que nous faut-il ? Il nous faut des hommes qui aiment ces foules… qui aillent jusqu’à elles, qui s’intéressent à elles et soient proches d’elles, qui se donnent à elles de façon telle qu’ils mettent Dieu et la religion à leur portée par la prédication, les célébrations, la distribution des sacrements et par les œuvres. Des hommes dont on puisse dire : ce sont nos hommes, nous pourrons toujours nous adresser à eux, il ne nous rejetterons jamais, ils s’intéressent à tout ce qui nous intéresse, travaillent pour nous, ils sont à nous, nous avons vraiment un pasteur et un père.”

Je suis donc entré dans la maison de formation des Fils de la Charité en ayant en moi cette force intérieure qui ne m’a jamais quitté jusqu’à aujourd’hui : être prêtre et religieux au milieu de ceux qui gagnent leur vie au jour le jour. Comme le dit notre fondateur ne jamais perdre « la passion du peuple » que j’ai reçue dans ma famille.

Mais deux événements importants m’ont aidé à me centrer encore mieux sur ce qu’est ma vocation :

  • Une de mes tantes, sœur de mon père, m’a parlé d’un cousin trappiste qui fut le parrain de mon père. J’ai trouvé dans les archives une lettre de ce cousin, qu’il a écrite en avril 1939, 3 mois après ma naissance : “Si Dieu veut le petit Bernard sera prêtre, comme un paratonnerre de sa famille”. La lecture de cette lettre m’a fait découvrir que Dieu est vraiment à l’origine de ma vocation. C’est lui qui appelle.
  • Avant le noviciat, le Père Jules Duchêne, mon directeur spirituel m’a fait cette recommandation: “Bernard, baisse un peu le drapeau de la vie ouvrière et laisse toi aimer par Dieu. Le monde ouvrier attend avant tout l’amour de Dieu et non l’amour de Bernard… Laisse-toi aimer en premier lieu par Lui… et si tu te laisses aimer par lui, alors, oui, l’amour de Dieu pourra passer par toi…”

Un passionné d’Amour

Le noviciat fut pour moi un temps très fort : “La passion pour Dieu” comme dit le Père Anizan. Un petit texte que j’ai rencontré dans mon cahier de noviciat est toujours resté en moi jusqu’à aujourd’hui, au milieu des hauts et bas de ma vie : “Fais de moi Seigneur un amoureux, ton amoureux, un passionné d’Amour, qui ne voit qu’à travers toi, qui ne cesse de te chercher, de te servir, de te plaire, toi qui souffres de la souffrance du peuple, fais qu’il se réjouisse de ta joie, qu’il parle avec tes paroles, qu’il prie avec ta prière, qu’il vive de ta vie, qu’il communie à ton mystère et se laisse gagner par ton amour. Seigneur, foyer d’amour, fais moi bruler de ta Charité”.

Ce texte, combien de fois l’ai-je dit dans ma prière tout au long de ma vie et j’ai ajouté : “Seigneur, pardonne moi mes infidélités”.

Au milieu du peuple, depuis 50 ans

Après plus de cinquante ans de vie religieuse, je peux dire que j’ai toujours vécu en milieu du peuple : dans la banlieue de Paris, à Sallaumines, avec les mineurs, au travail comme vendeur de journaux ou maçon, et pendant 15 ans dans une entreprise sidérurgique de 7000 travailleurs.

Ça fait 26 ans que je suis au Mexique, et 6 ans en Colombie, je ne vois pas les pauvres comme avant, mon regard s’est purifié. Ce n’est plus un regard de pitié ou un regard sentimental, ou une question de bonne ou mauvaise conscience, mais une réelle admiration et parfois un regard de contemplation. Je ne sais si c’est une grâce de Dieu mais je me sens si petit à coté des pauvres quand je vois leur capacité de supporter, de lutter, leur générosité.

Aujourd’hui pour moi, demain pour toi ! Egalement pour son sens de l’humour en face des difficultés. C’est vrai que les pauvres m’évangélisent. Parfois je me surprends à contempler, dans le silence profond de mon être, la présence vive de Jésus dans les quartiers d’Iztapalapa. Mais en même temps, en voyant tant d’insécurité, de violence, de corruption, d’injustices, d’inégalités, je me sens appelé à m’engager et à dénoncer ces situations ! N’est-ce pas tout cela que sentait aussi le Père Anizan dans son cœur quand il disait : “Sans aucun doute, notre peuple est bien défiguré, mais combien de pierres précieuses y-a-t-il chez lui, combien de ressources !”.

Je crois que dans l’évangélisation, nous devons écouter et nous laisser évangéliser aussi par les pauvres… Combien de fois ai-je invité les jeunes en formation à s’approcher des gens qui luttent chaque jour pour survivre… tu peux être sur que cela t’aidera à être un meilleur prêtre… car ce sont les préférés de Dieu.

Bernard Claireau fc

1 Commentaire

  1. RADENAC Michel

    Superbe témoignage, très émouvant. Il m’est arrivé d’évoquer le souvenir de Bernard avec son grand ami de la sidérurgie, Marcel Grignard, longtemps n°2 de la CFDT sous le mandat de François Chérèque. S’il m’arrivait de le rencontrer à nouveau, ce qui n’est pas impossible lors des manifs, je lui dirai alors la sublime transformation de Bernard en Bernardo, au contact de ce peuple déshérité de la périphérie du Mexique. Il en sera très heureux.

    Bien amicalement, Michel

    Réponse

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