Le Livre de Kells : un roman bouleversant sur la rue et la reconstruction
Avec Le Livre de Kells, Sorj Chalandon raconte le parcours d’un jeune homme brisé par la violence familiale qui tente de reconstruire sa vie grâce aux rencontres et à la solidarité. Une recension de Bernard Deshoulières fc.
Une fuite pour survivre
C’est le parcours d’un paumé qui se faisait appeler Kells, en référence à un évangéliaire irlandais du IXe siècle. Originaire de Lyon, fils d’un père raciste et antisémite qui ne supportait pas ce fils frappé, humilié sans cesse. Quand il parlait de lui, c’était l’autre. Sa mère totalement sous l’influence de celui-ci, tellement effacée pour Kells. À dix-sept ans, pour ne pas être dévoré par son père, il s’enfuit. À son départ, sa mère lui donne un billet : « Tiens, prends ça mon fils, tu en auras besoin. » Il n’a qu’un désir, parcourir le monde : « J’ai écrit Katmandou Ibiza sur le papier, là où les jeunes existaient. » En référence au film de René Barjavel.
La rue, l’errance et les premières rencontres
Alors commence sa dérive : la Camargue d’abord, une première arrestation par la gendarmerie et l’amende où il donne les soixante francs qui lui restaient. Puis il revient à Lyon, accueilli par Jacques où il va passer trois semaines. De chez lui il voit et surveille les allées et venues de son ancien chez lui : « Je savais que je pouvais encore renoncer. Demander pardon une fois de plus. Et puis, j’ai osé, je me suis risqué, j’ai annoncé à Jacques mon vrai départ, sachant que mon enfance se déchirait. Qu’elle allait me quitter pour de bon. Il s’est levé, bras ouverts. Je m’y suis réfugié. – Merci Jacques. »
Seul, il découvre la rue. C’est la galère complète, sans toit ni refuge, sans rien d’autre pour dormir que les bancs, les caves d’immeubles, les paillassons des derniers étages, jusqu’à l’expérience de la drogue avec le LSD. Mais quelle galère ! À Paris où il fait ses premières rencontres, annonçant son désir d’aller à Katmandou. Il apprend à se protéger et à ne pas se faire voler ses quelques affaires. Avec d’autres s’échafaude un projet, aller à Katmandou en passant par Ibiza, Montserrat. Mais « j’avais des doutes : l’Espagne, l’Asie, j’avais eu envie que tout s’arrête. »
L’amitié comme chemin de reconstruction
Alors vient un début de prise de conscience : « Seul, je n’y arriverais pas. Il me faut des amis, des bras autour de mon épaule. Il me faut des Vlad, des Mouss, des Chô, des Maria. Il me faut le couple du Pont-Neuf. Il me faut Jacques. Il me faut ma maman dans la nuit. »
C’est en plein hiver qu’il fait une première rencontre déterminante. « Un soir, une dame âgée m’a fait entrer chez elle. Elle m’a surpris devant sa porte, aveuglé par la minuterie. Elle m’a vu, sorti de mon sommeil, désemparé. Elle n’a rien dit. Après être rentrée dans son appartement, elle a laissé la porte ouverte. Alors je l’ai suivie. Elle a fait comme si je n’étais pas là. Elle a fait chauffer des restes. Elle a rajouté une assiette à la sienne. C’était une mère, elle ne me craignait pas. J’étais le bienvenu. »
C’est ainsi que progressivement, « quittant la rue, grâce à des femmes et des hommes qui m’ont tendu la main, sorti de la misère, accueilli, logé, nourri, aimé, armé, je me suis réconcilié avec l’humanité. »
Une histoire vraie protégée par la fiction
Et là, je cite l’auteur qui précise : « Le Livre de Kells, c’est aussi l’histoire d’une jeunesse engagée et d’une époque violente. J’y ai changé des patronymes, quelques faits, parfois bousculé une temporalité trop personnelle, pour en faire un roman. La vérité vraie, protégée par une fiction appropriée. »
Il y a quelque chose de surprenant dans la démarche de Kells, c’est sa détermination. Il veut vivre sa vie sans se laisser étouffer par l’autre. Alors il affronte aussi bien ses propres contradictions que les obstacles que la rue lui fait rencontrer. Ce n’est pas pour rien qu’il écrit sur des bouts de papier ce qui va devenir son livre. Une histoire, ça s’écrit. Confronté à une vie militante issue du monde universitaire, il prend conscience de la complexité d’une vie sociale. Ainsi il prend progressivement sa place.
Bernard Deshoulières fc

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