“Pedro Meca, un homme libre dans la rue” par Nicolas Clément

9 Fév 2026 | Livre coup de cœur | 0 commentaires

Auteur de l'article : Gérard Marle fc
Crédit photos : Les Editions du Cerf

“Pedro Meca, un homme libre dans la rue” par Nicolas Clément

Pedro Meca, une vie donnée sans se raconter

Pedro Meca a laissé entre autres près de quarante cahiers de cinquante à trois cents pages chacun échelonnés de 1950 à 2015 où il notait ce qu’il faisait, mais lui-même ne se livrait pas ou si peu. Alors, Nicolas Clément a enquêté sur celui qui se présentait ainsi lorsque je l’ai rencontré en mai 2012 : « Je suis un dominicain heureux, mais pas du tout content. »

Le livre s’ouvre par cette présentation d’Albert Rouet, qui fut archevêque de Poitiers : « Cet homme débordant d’activités et d’inventivité, ce prêtre fidèle à son ordre religieux, ce croyant habité par l’Évangile, était devenu un expert écouté, un compagnon de nombreuses détresses et riche de multiples amitiés dans les milieux les plus divers. Il fut, quoi qu’il en dise, un ’patron’ du travail social, muni d’une culture bien plus vaste qu’il ne le laissait paraître. »

Une enfance blessée devenue source d’un regard inconditionnel sur chacun

Né au Pays basque en 1935, il a un an quand son père meurt. Sa mère fuit l’Espagne d’alors, non sans avoir placé ses deux enfants, José Antonio le premier fut placé chez ses beaux-parents et Pedro confié à un couple sans enfant et très pauvre ; sa maman adoptive faisait la manche avec Pedro qu’elle présentait ainsi : regardez-le comme il est beau ! Lorsqu’elle mourut, il rejoindra sa mère à Bordeaux, il avait alors dix-sept ans, avec déjà un paquet de jours de faim et d’humiliations et une adolescence chaotique. Il expliquera : « C’est mon programme de travail que de dire à chacun : tu es le plus beau. Je dois considérer chacun comme unique et non comme un de plus ». Sa façon de venger son enfance.

La fraternité sera le fil rouge de sa vie

« Une nuit, vers une heure du matin, le 8 mai 1956, après avoir bu un pot avec des copines, il croise un dominicain dans les rues de Bordeaux. Celui-ci était en train d’allumer sa pipe. Pedro lui a demandé du feu. Ils ont longuement parlé et Pedro assure qu’il a aussitôt été pris d’une envie folle de le suivre. En rentrant à la maison, il dit à sa mère : je vais au couvent ! Elle lui répond : Va te coucher ! » Il a été frappé par la différence radicale entre le catholicisme de ce frère dominicain français et l’Eglise en croisade qu’il avait connue en Espagne. Au noviciat, il rencontrera des hommes qui lui seront toujours présents comme des frères. La fraternité sera le fil rouge de sa vie : il est des solidarités qui tiennent à distance ; seule la fraternité laisse à l’autre la liberté de s’avancer.

“A trop se pencher sur les pauvres, on tombe dessus et on les écrase”

« On donne en tant que riches, mais il ne faut jamais oublier que la main qui donne est toujours plus haut que celle qui reçoit. À trop se pencher sur les pauvres, on tombe dessus et on les écrase ». Il a commencé comme travailleur social à Pantin. « Je vivais alors dans un squat, nous étions entre cinq et vingt. Il arrivait parfois, lorsque je rentrais, que mon lit soit occupé. C’est là que j’ai appris la patience, qui n’est pas d’attendre mais d’être attentif à l’autre pour l’aider à se manifester, à dire ou ne pas dire. L’important, c’est de durer et de ne pas être seul ; on a besoin des autres pour donner et pour recevoir. »

La Moquette pour accueillir les trois mondes de la nuit parisienne

A partir de mai 1992, ce sera La Moquette pour accueillir les trois mondes de la nuit parisienne : ceux qui sortent et ensuite rentrent chez eux, ceux qui sortent et qui ne rentrent pas (suite à une dispute par exemple), et enfin ceux qui ne rentrent pas car ils sont chez eux dehors. C’est là qu’il a travaillé jusqu’à la retraite. Il a gardé vive l’exigence d’une rencontre vraie. La distance est recommandée aux travailleurs sociaux, mais lui affirmait qu’on ne peut pas rencontrer l’autre en gardant ses distances ; une distanciation, oui, mais à partir de la proximité.

Je n’ai jamais oublié ses mots : « Je suis là pour prendre le temps d’être là ». À hauteur d’homme, de visage.

Gérard Marle fc

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