“Les Portes” par Gauz

19 Juil 2024 | Livre coup de cœur | 0 commentaires

Auteur de l'article : Eric Récopé fc
Crédit photos : Editions Le Nouvel Attila

“Les Portes” par Gauz

Gauz donne la parole aux sans-papiers de l’église Saint-Bernard

Des étrangers en situation irrégulière arrivent à l’église Saint-Bernard le 28 juin 1996, vers 17 h. Ils sont autorisés à y demeurer par le curé Henri Coindé. Ils s’étaient réfugiés dans divers lieux pour protester contre le refus de leurs régularisations alors que la plupart travaillent. Cette occupation à l’amiable se terminera fin août suite à un arrêté d’expulsion. Après d’autres épisodes la plupart finiront par être régularisés. Si l’ampleur de la médiatisation de cette occupation a produit nombre de récits, il nous manquait la parole et le vécu des occupants eux-mêmes. Et c’est bien un coin du voile que nous découvre Gauz.

Ces portes qui s’ouvrent nous immergent dans les dialogues quotidiens savoureux où cette communauté d’opprimés de nombreux peuples d’Afrique, se constitue, s’affermit et se découvre un destin commun. Y sont convoquées les sagesses transmises de génération en génération pour analyser la situation, tout en faisant face avec réalisme aux contingences d’une vie communautaire assez lourde et aux nombreuses sollicitations extérieures. Les femmes y prennent une part active, en particulier une meneuse qui gagnera l’estime et la confiance de tous. Se glisser dans ces partages, découvrir leur regard et leurs réactions vis-à-vis de ceux qui les pourchassent mais aussi de leurs alliés est une aventure.

À Saint-Bernard, les familles ont fait le choix de la démocratie de l’arbre à palabres

À Saint-Bernard, les familles ont fait le choix de la démocratie de l’arbre à palabres. Elles la pratiquent au pied du troisième pilier de la nef latérale gauche. Extraits :

C’est déjà clair : grève de la faim !

« Nous voici arrivés au moment de prendre la décision la plus grave depuis le début de notre lutte – Décision urgente ! – Si c’est oui, il faudra la mettre immédiatement et intelligemment en place pour ne pas qu’elle se retourne contre nous. On ne pourra pas faire demi-tour. Que ce soit clair pour tout le monde. – C’est déjà clair : grève de la faim ! – Parle pour toi. Est-ce que les gens ne vont pas se moquer de nous en disant que ce n’est pas sérieux, que de toute façon, on a l’habitude de ne rien bouffer dans nos pays du Sahel, que nous prolongeons le ramadan et plein d’autres conneries comme ça ? Il faut bien réfléchir avant de se lancer dans une grève de la faim. – Toutes les grèves de la faim sont moquées au début, ce n’est pas nouveau. Seule la détermination des grévistes rend sérieuse l’action et fait entendre les revendications.

Quelle est notre victoire finale ?

Dans notre confrontation, il faut d’abord savoir définir exactement ce qu’est la victoire finale pour chaque camp. Nous les Sans-papiers de Saint-Bernard, quelle est notre victoire finale ? – Des papiers pour tous et une régularisation globale, pas au cas par cas. – Très bien, donc c’est ce que nous devons viser. Maintenant quelle serait celle du gouvernement ? – Notre expulsion de l’église et ensuite du territoire français. – Faux ! – Comment ? – Ils ne veulent pas nous expulser. – Tu délires ou quoi ? – Il a peut-être commencé la grève de la faim sans nous le dire. Un estomac vide ça joue des tours à une tête pleine. – Mes idées sont claires.

Aucun gouvernement peut rêver d’expulser tous les Sans-papiers

Il n’existe aucun gouvernement, même le plus raciste de tous les temps, qui peut rêver d’expulser tous les Sans-papiers. Il sait que nous sommes des dizaines, voire des centaines de milliers à travailler comme des bêtes de somme dans les secteurs de leur économie où leurs enfants gâtés de citoyens ne veulent pas mettre le moindre doigt de pied. En plus, tous autant que nous sommes nous payons les taxes et les cotisations sociales comme tout le monde, mais sans vraiment bénéficier des prestations qui en découlent. On est des assurés hyper rentables. – Nos docteurs de famille sont ceux des organisations humanitaires. – S’ils ne veulent pas nous expulser, alors pourquoi tout ce cirque ? »

Bonne question !
Éric Récopé fc

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