L’enragé par Sorj Chalandon

19 Sep 2023 | Livre coup de cœur | 0 commentaires

Auteur de l'article : Eric Récopé fc
Crédit photos : Editions Grasset

L’enragé par Sorj Chalandon

Un bagne pour enfants

Qui n’a fredonné la chanson nostalgique de Laurent Voulzy : « Belle-Ile en mer, Marie-Galante … » avec dans un coin de la tête des plages aux couchers de soleil lumineux, dans la douceur d’une mer apaisée ? Pourtant ce fut l’île des « enragés » décrite par Sorj Chalandonoù furent internés durant 130 ans des centaines d’enfants de huit à vingt et un ans dans « une colonie pénitentiaire agricole et maritime » qui n’était rien d’autre qu’un bagne pour enfants par la dureté des conditions de vie et de discipline.

Différentes formes de violence décrites par Sorj Chalandon

A l’origine cette « colonie » se devait d’être une école de vie et de formation pour des mineurs « vagabonds » ou rejetés par leurs familles pour en faire des marins ou des ouvriers agricoles. Dénoncés ou « ramassés » par la maréchaussée pour vagabondage ils étaient détenus, puis acquittés comme ayant agi sans discernement, et pourtant jamais renvoyés à leurs parents. L’historien Julien Hillion explique que les pupilles bellilois subissaient « une violence physique quotidienne, pourtant interdite par les règlements, qui crée rancœur et désir de vengeance ». Les violences psychologiques faisaient de nombreux dégâts sur les jeunes détenus. Ces pratiques étaient dénoncées dans les journaux dès le début du XXe siècle, bien avant la campagne de presse des années 1930.

Sorj Chalandon reconstitue ce bagne

Sorj Chalandon a reconstitué scrupuleusement ce bagne où le « redressement » de ceux que la population considère comme « des racailles » se fait à coup de privations, menaces, punitions, coups, brisant à tout jamais la soif d’humanité de ces enfants. Pourtant, envers et contre tout, certains résistent. Ainsi, en 1934 une centaine de colons se révoltent. Une énième brimade déclenche l’explosion : la mise à sac de la colonie, l’incendie des bâtiments et le lynchage des surveillants. Durant cette mutinerie 56 enfants s’échappent par des échelles et se dispersent sur l’île. La pénitentiaire offrira « une chasse aux enragés » à la population ilienne avec une récompense de 20 Francs par gamin repris. Beaucoup sont appâtés par l’argent et patrouillent dans l’île. Tous sont repris sauf un.

Etre fidèle à ses convictions et être prêt à en payer le prix ?

Cependant, moins voyante, une minorité d’habitants adhère à des idées « progressistes » et marche à contre-courant de cette mentalité de l’Ordre à tout prix, liée à l’imaginaire d’une « racaille sanguinaire », maintenue hors nuisance derrière les murs. Le hasard met l’un de ces hommes, patron de pêche, face au fuyard réfugié dans son bateau. Le sauver, y risquer sa vie, sa famille, son équipage, le bannissement de son île, le bagne ? Jusqu’où être fidèle à ses convictions et être prêt à en payer le prix ?

Pour transmettre le flambeau de la liberté

Aujourd’hui le même questionnement taraude tant d’hommes et de femmes de bonne volonté au milieu des turpitudes de ce monde ; il suffit de regarder. Combien de « dissidents », ou considérés comme tels, dans les régimes autoritaires et dictatoriaux vivent cette oppression, ces violences, ce même déni d’humanité. Combien la peur de l’étranger suscite des chasses à l’homme indignes et sanguinaires. Pourtant sans cesse des hommes et des femmes se lèvent ; au risque de leur vie ils résistent au fatalisme, au « ça a toujours été ainsi » pour transmettre le flambeau de la liberté.

L’auteur donne à voir combien la soif de dignité et de liberté peut réaliser l’impossible : faire renaître à une pleine humanité. Oui de nouveaux Moïse entendent l’appel du Libérateur et se risquent dans un nouvel Exode.

Aujourd’hui comme hier, nul ne peut éteindre la flamme de la liberté.

Eric Récopé fc

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