Le Livre de Kells : un roman bouleversant sur la rue et la reconstruction

20 Juil 2026 | Livre coup de cœur | 0 commentaires

Auteur de l'article : Bernard Deshoulières fc
Crédit photos : Editions Grasset

Le Livre de Kells : un roman bouleversant sur la rue et la reconstruction

Avec Le Livre de Kells, Sorj Chalandon raconte le parcours d’un jeune homme brisé par la violence familiale qui tente de reconstruire sa vie grâce aux rencontres et à la solidarité. Une recension de Bernard Deshoulières fc.

Une fuite pour survivre

C’est le parcours d’un paumé qui se faisait appeler Kells, en référence à un évangéliaire irlandais du IXe siècle. Originaire de Lyon, fils d’un père raciste et antisémite qui ne supportait pas ce fils frappé, humilié sans cesse. Quand il parlait de lui, c’était l’autre. Sa mère totalement sous l’influence de celui-ci, tellement effacée pour Kells. À dix-sept ans, pour ne pas être dévoré par son père, il s’enfuit. À son départ, sa mère lui donne un billet : « Tiens, prends ça mon fils, tu en auras besoin. » Il n’a qu’un désir, parcourir le monde : « J’ai écrit Katmandou Ibiza sur le papier, là où les jeunes existaient. » En référence au film de René Barjavel.

La rue, l’errance et les premières rencontres

Alors commence sa dérive : la Camargue d’abord, une première arrestation par la gendarmerie et l’amende où il donne les soixante francs qui lui restaient. Puis il revient à Lyon, accueilli par Jacques où il va passer trois semaines. De chez lui il voit et surveille les allées et venues de son ancien chez lui : « Je savais que je pouvais encore renoncer. Demander pardon une fois de plus. Et puis, j’ai osé, je me suis risqué, j’ai annoncé à Jacques mon vrai départ, sachant que mon enfance se déchirait. Qu’elle allait me quitter pour de bon. Il s’est levé, bras ouverts. Je m’y suis réfugié. – Merci Jacques. »

Seul, il découvre la rue. C’est la galère complète, sans toit ni refuge, sans rien d’autre pour dormir que les bancs, les caves d’immeubles, les paillassons des derniers étages, jusqu’à l’expérience de la drogue avec le LSD. Mais quelle galère ! À Paris où il fait ses premières rencontres, annonçant son désir d’aller à Katmandou. Il apprend à se protéger et à ne pas se faire voler ses quelques affaires. Avec d’autres s’échafaude un projet, aller à Katmandou en passant par Ibiza, Montserrat. Mais « j’avais des doutes : l’Espagne, l’Asie, j’avais eu envie que tout s’arrête. »

L’amitié comme chemin de reconstruction

Alors vient un début de prise de conscience : « Seul, je n’y arriverais pas. Il me faut des amis, des bras autour de mon épaule. Il me faut des Vlad, des Mouss, des Chô, des Maria. Il me faut le couple du Pont-Neuf. Il me faut Jacques. Il me faut ma maman dans la nuit. »

C’est en plein hiver qu’il fait une première rencontre déterminante. « Un soir, une dame âgée m’a fait entrer chez elle. Elle m’a surpris devant sa porte, aveuglé par la minuterie. Elle m’a vu, sorti de mon sommeil, désemparé. Elle n’a rien dit. Après être rentrée dans son appartement, elle a laissé la porte ouverte. Alors je l’ai suivie. Elle a fait comme si je n’étais pas là. Elle a fait chauffer des restes. Elle a rajouté une assiette à la sienne. C’était une mère, elle ne me craignait pas. J’étais le bienvenu. »

C’est ainsi que progressivement, « quittant la rue, grâce à des femmes et des hommes qui m’ont tendu la main, sorti de la misère, accueilli, logé, nourri, aimé, armé, je me suis réconcilié avec l’humanité. »

Une histoire vraie protégée par la fiction

Et là, je cite l’auteur qui précise : « Le Livre de Kells, c’est aussi l’histoire d’une jeunesse engagée et d’une époque violente. J’y ai changé des patronymes, quelques faits, parfois bousculé une temporalité trop personnelle, pour en faire un roman. La vérité vraie, protégée par une fiction appropriée. »

Il y a quelque chose de surprenant dans la démarche de Kells, c’est sa détermination. Il veut vivre sa vie sans se laisser étouffer par l’autre. Alors il affronte aussi bien ses propres contradictions que les obstacles que la rue lui fait rencontrer. Ce n’est pas pour rien qu’il écrit sur des bouts de papier ce qui va devenir son livre. Une histoire, ça s’écrit. Confronté à une vie militante issue du monde universitaire, il prend conscience de la complexité d’une vie sociale. Ainsi il prend progressivement sa place.

Bernard Deshoulières fc

Référence

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ni le Paradis, ni l’Enfer : la mystique de Rabi’a al-Adawiyya

Découvrez Ni le Paradis, ni l’Enfer, le destin de Rabi’a al-Adawiyya, grande mystique musulmane, témoin de l’amour gratuit de Dieu.

La Brigade de Miss Morgan : quand les livres reconstruisent les vies après la guerre

Découvrez La Brigade de Miss Morgan, un roman inspiré d’une histoire vraie où bibliothèques, mémoire et solidarité redonnent espoir après la guerre.

Électrohypersensibilité : témoignage, science et conseils

Électrohypersensibilité : un témoignage, l’état des connaissances scientifiques et des conseils pratiques pour limiter son exposition aux ondes électromagnétiques.

Les grandissants : un éloge spirituel de l’adolescence par Marion Muller-Colard

Découvrez Les grandissants, un éloge spirituel de l’adolescence entre évangile du Fils prodigue, séparation, confiance, liberté et croissance intérieure.

Fracture numérique et recherche d’emploi : des situations très inégales

La fracture numérique pénalise encore de nombreux demandeurs d’emploi et accentue les inégalités face à l’accès aux services de France Travail.

Dimanche de la Mer 2026 : l’Église rend hommage aux travailleurs de la mer

Dimanche de la Mer 2026 : l’Église rend hommage aux marins, pêcheurs et travailleurs maritimes, artisans de la sauvegarde de la Création.

CMA CGM Notre-Dame : le plus grand porte-conteneurs français inauguré au Havre

Le CMA CGM Notre-Dame, plus grand porte-conteneurs français, a été inauguré au Havre. Une cérémonie marquée par la bénédiction du navire, l’innovation maritime et un hommage aux marins.

Des jeunes de France, d’Espagne et d’Italie vers Compostelle

Des jeunes d’Espagne, de France et d’Italie vivent un pèlerinage vers Saint-Jacques-de-Compostelle entre foi, fraternité et rencontres européennes.

Banlieues et cités : les solidarités des quartiers populaires

Et si les quartiers populaires inspiraient notre société ? Retour sur une conférence qui change le regard sur les solidarités du quotidien.

Quand la musique construit des ponts à Sainte-Hélène à Paris 18ème

Une pianiste du quartier à Sainte-Hélène à Paris 18ème : une rencontre où musique, amitié et dialogue témoignent d’une Église ouverte à tousous.

Share This