Les grandissants : un éloge spirituel de l’adolescence par Marion Muller-Colard
À travers une lecture croisée de l’évangile du Fils prodigue et de son expérience de mère, Marion Muller-Colard éclaire l’adolescence comme un temps de séparation, de croissance et de liberté.
Une mère face au départ de ses fils
« Vous étiez une île. Ils reprennent la mer. » C’est par cette image que Marion Muller-Colard dépeint ce qu’elle vit avec ses fils devenus adolescents qu’elle voit se préparer à quitter le nid familial. Pour mieux saisir le sens de ce passage elle fait entrer en résonnance son expérience de mère avec l’histoire d’un père et d’un fils qui part, celle de l’évangile du Fils prodigue. Elle propose une lecture croisée de cet évangile avec sa propre vie, prenant le parti de s’attarder sur l’histoire du fils qui part.
Le sens spirituel de l’adolescence
L’auteur nous embarque à la découverte du sens spirituel de l’adolescence en choisissant de s’appuyer sur le texte grec, qui dispose de deux mots pour dire la « vie » : bios (βίος), la vie vitale, celle que donne le père qui remet à l’enfant la responsabilité d’être vivant, et zoè (ζωή), la vie vivante, celle que le fils trouve par ses propres moyens et qu’il va conquérir par l’excès, presque jusqu’à se perdre.
Si le grec propose deux mots différents, alors la question se pose de savoir réellement « qu’est-ce que vivre ? » Qu’est-ce qui va permettre aux « grandissants », qui ne sont plus tout à fait des enfants et pas encore des adultes de se construire ?
Grandir par la séparation
« Rien n’est, ni ne naît, sans séparation. » Aussi, pour sortir de l’enfance, l’adolescent doit affronter seul le risque de vivre pour conquérir son propre territoire. Il lui faut trouver en lui-même le courage de quitter, le courage d’une rupture, abrupte parfois, mêlée d’ingratitude souvent, mais nécessaire pour « résister à l’amour confortable du cocon familial, au risque de n’être jamais l’objet de l’amour de quelqu’un d’autre. »
Le mouvement de partir pour se trouver est un thème récurrent dans la Bible. C’est en entendant l’appel « Va vers toi » qu’Abraham se met en marche, tout comme Gédéon à qui le Seigneur confie « Va, avec la force qui est en toi. » La vie de foi a donc quelque chose à voir avec la déroute. Trouver cette souveraineté, cette vie imprenable ne peut se faire qu’en prenant le risque de la solitude.
Le risque de vivre pour devenir soi-même
Toute histoire n’arrive que par un mouvement de rupture et de risque. Le fils commence à manquer, puis il fait face à la désillusion et même à la honte. Du lieu de cet en-bas, dont on ne revient pas, mais qu’il faut traverser, il entre en lui-même, il « va vers lui », c’est le mouvement même de l’adolescence. « La vie s’exprime à travers ce que nous en faisons. »
Face à la volonté de souveraineté de leur adolescent, les parents sont ramenés à leur propre adolescence, tiraillés entre peur, confiance et amour.
Le père qui reste et la confiance
L’histoire du fils qui part est aussi l’histoire du père qui reste. Parce qu’il lui reste la confiance en son fils et la confiance en la vie « bios » qu’il lui a donnée, il peut lui faire le don de le laisser responsable de sa propre vie. Parce qu’il lui reste l’amour, le père accepte l’espace ouvert entre eux où il traversera la peur et le fils traversera le manque et la honte. En restant, le père « sauve tout à la fois son fils, lui-même et leur lien. » Le fils pourra revenir, revenir fils sans redevenir enfant, dans une relation d’échange et d’égalité. L’épreuve de la rupture crée un lien nouveau entre parents et enfants, après que chacun s’est trouvé ou retrouvé.
Un éloge de toutes nos adolescences
Avec cet éloge de l’adolescence, ce « temps aussi beau qu’une naissance », Marion Muller-Collard fait aussi l’éloge de toutes nos adolescences, à nous qui sommes toujours des « grandissants », celles qui nous font choisir la vie, celles qui nous font entrer dans la gratuité du lien et dans la gratitude de la vie reçue.
Marie-Christine

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