Les fruits amers de troïka

L'église de Lavradio au Portugal

Les fruits amers de 3 ans de troïka au Portugal

Au Portugal, le programme d’assistance économique et financière imposé par « la troïka » (le FMI, la Commission et la banque européenne) a provoqué des conséquences dramatiques pour les travailleurs et les classes moyennes.

Constantino Alves fcEn 2011, face à la dette publique très élevée (107 % du PIB), aux difficultés de trésorerie, à la pression du « lobby des banques » et aux forces politiques de la droite et de l’Union européenne, le Portugal s’est vu obligé d’accepter ce programme d’aide extérieure. Régulièrement, tous les trimestres, les responsables de la troïka se réunissaient à Lisbonne avec le gouvernement portugais pour vérifier et analyser l’accomplissement de ces mesures.

Caractéristiques des mesures

Tous les secteurs de la vie des Portugais avaient été inclus dans le programme de la troïka. De nombreuses mesures se caractérisaient par une très forte réduction des dépenses d’investissement public dans les domaines sociaux du travail, de la santé, de la justice et de l’éducation.
Ce programme de rigueur, qui a provoqué un blocage aveugle et cruel des dépenses n’a pas été accompagné par des mesures politiques d’appui au développement et à la création d’emplois. Pour cela, des milliers d’entreprises ont fait faillite, provoquant le licenciement de centaines de milliers de travailleurs, le chômage dépassant les 18 %.
Le modèle économique inspiré du néo-libéralisme, la privatisation des secteurs basiques et rentables, la flexibilité comme panacée pour le monde du travail, la prime individuelle aux travailleurs, tout cela a accentué l’individualisme, l’affaiblissement des liens sociaux, des organisations et des mouvements sociaux.

L’austérité et la pauvreté

La vie des Portugais, surtout celle des pauvres et des travailleurs, s’est largement dégradée : augmentation généralisée de la pauvreté, de la précarité du travail et des conditions de vie. L’austérité est caractéristique de ces années de troïka. Considérée comme une thérapie, elle a fortement pesé sur l’investissement public, la réduction des salaires, des subventions, les retraites, la diminution des fonctionnaires publics, l’altération de la législation du travail. La faim frappa à la porte des familles au chômage, souvent désespérées de ne pouvoir payer le loyer, l’eau, l’électricité et forcées de contracter de nombreuses dettes. La classe moyenne a pratiquement disparu au Portugal et s’est « prolétarisée ».

Le taux de natalité a diminué dramatiquement mettant en cause d’ici quelques dizaines d’années la propre survivance identitaire du Portugal. Le gouvernement doit décider et mettre en place des mesures complexes et urgentes pour combattre la diminution de la population.
Paradoxalement les inégalités sociales se sont accentuées (1 % des riches possèdent 23 % de la richesse). Des scandales de corruption ont éclaté successivement dans les grands groupes financiers dont les conséquences sont supportées par le peuple.
L’émigration vers les autres pays et même les autres continents a augmenté énormément. En particulier celle des jeunes ayant des diplômes, ils sont environ 3 000 par mois à partir.
La situation sociale s’est nettement affaiblie à cause des mesures politiques prises dans les domaines de la Sécurité sociale, de l’éducation et de la santé. Un climat de méfiance s’est installé presque partout, de la politique à la justice, de l’emploi à la Sécurité sociale.
Nous visons au jour le jour, sans espoir, n’arrivant pas à regarder cette réalité comme des défis nous appelant à la créativité.
La troïka n’a pas résolu les problèmes de fond des Portugais. Nous sommes devenus encore plus pauvres, avec plus de chômage, avec des salaires et des pensions réduites. Il a manqué à la rigueur technique de l’austérité la solidarité de l’Europe.

L’Église, dernier refuge pour le pauvre et le désespéré

L’Église portugaise, soit la majorité de la population, est marquée dans son corps et son esprit de cette souffrance humaine et sociale.
La foi au Christ ressuscité est porteuse d’une espérance toujours renouvelée. En ces temps de crise elle suscite des attitudes complexes et
différentes. De nombreux chrétiens, laïcs, prêtres, évêques, religieux, sont incapables d’une lecture critique des signes des temps à la lumière du Royaume de Jésus et de la doctrine sociale de l’Église. Devant notre situation de crise et de paralysie nous devons repenser les valeurs, les attitudes, les styles de vie, les organisations, les structures politiques et sociales. Certains agissent avec excès et déséquilibrent le culte, les traditions religieuses, une foi intimiste et spiritualiste. Ils alimentent une église fermée sur elle-même.
Simultanément et paradoxalement, ce fut au sein de l’Église, sous l’impulsion de prêtres et d’évêques, que se sont multipliées d’innombrables formes d’instruments et de démarches d’assistance sociale répondant aux nécessités basiques, au niveau de l’alimentation, du paiement du loyer, de l’électricité, de l’eau, des médicaments et des vêtements. L’Église a été le « giron », le dernier « refuge » pour le pauvre et le désespéré.
Sous l’impulsion de la Conférence épiscopale certaines paroisses ont créé des programmes solidaires et innovants d’une « charité organisée », efficace et de qualité.
Le grand défi réside actuellement dans la capacité à intervenir sur les causes et les mécanismes qui engendrent la pauvreté. Nous voulons dire une parole prophétique et solidaire, qui vise une nouvelle relation entre le capital et le travail. Nous souhaitons une économie non d’exclusion mais d’inclusion, la création de nouveaux styles d’une vie plus sobre, en harmonie avec la nature et la mobilisation pour des alternatives de projets économiques et politiques.
Le péché social doit être combattu dans ses racines personnelles, politiques, économiques et financières. La culture et la spiritualité de la conversion ne peut se limiter à la dimension personnelle et intime avec Dieu.

Le programme du Royaume de Dieu que Jésus a annoncé et vécu, pour lequel il a donné sa vie, engageait un profond changement de la vie intérieure de chaque personne, des structures sociales et politiques, un nouveau style de vie harmonieux et fraternel, la découverte d’un Dieu proche, Père, miséricordieux, qui aime de préférence le plus pauvre et l’exclu.
Dieu nous a concédé la grâce et la bénédiction du pape François dont les gestes prophétiques accompagnent une spiritualité de communion, l’option prioritaire et la défense du pauvre, la dénonciation du capitalisme sauvage, l’exigence d’un nouveau modèle de développement économique qui ne place pas l’argent au dessus de la foi.
Les chrétiens à l’esprit missionnaire dans une Église en conversion permanente devront posséder cet esprit du Royaume de Dieu, et ainsi les pauvres et les souffrants rencontreront visiblement le visage de Dieu.

Les défis pour la mission des Fils de la Charité : devenir amis des pauvres

Le petit groupe des Fils de la Charité au Portugal, à la suite de Jésus et dans l’esprit du père Anizan, a fait l’effort de sentir le pouls de la vie des pauvres et des travailleurs au Portugal, dans la diversité et les histoires de vie de chacun.
Nous en sommes venus à prêter une attention chaque fois plus grande, à la connaissance de la vie et de la réalité du peuple, à la complexité des changements survenus au Portugal. Notre spiritualité a consisté à devenir amis des pauvres et pas seulement à les « assister » ou défendre leurs causes.
Lisant, relisant, approfondissant et savourant l’Évangile, nous rencontrons en Jésus sa passion pour les pauvres, les malades, les marginalisés. Son enthousiasme pour annoncer comme nécessaire et possible une vie, un être humain et une société comme Dieu les veut.Nous savons que la passion et la nuit obscure accompagnent les processus et les transformations.
Notre action solidaire se développe au niveau de l’organisation des services d’appui et d’assistance à l’alimentation, au paiement des loyers et des dettes dans nos différentes paroisses. À diverses reprises nous avons fait parvenir notre cri de protestation et d’appel à la solidarité à l’Aide sociale et aux médias.
Une prise de conscience s’est établie dans nos communautés chrétiennes sur la dimension sociale et politique de l’Évangile. Les paroissiens se sont engagés en grand nombre dans les opérations d’initiatives sociales. Toute la communauté doit se sentir responsable des plus pauvres et nécessiteux.
Comme cette crise va durer, malheureusement pour plusieurs dizaines d’années, les Fils de la Charité devront relever longtemps ce défi en paroles et en actes pour révéler l’amour de Dieu, le visage de ce Dieu-Tendresse !

Constantino Alves fc

Extrait de Chantiers n°183 – septembre 2014

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