Nos cœurs invincibles par Tala Albanna et Michelle Amzalak
Correspondance entre Tala Albanna, Palestinienne, et Michelle Amzalak Israélienne
L’une est gazaouie, l’autre est israélienne. Depuis un an et demi, Tala Albanna et Michelle Amzalak, étudiantes, s’envoient des lettres dont Dimitri Krier, jeune journaliste au Nouvel Obs, a fait un livre magnifique. Du 11 mars 2024 au 21 juillet 2025, au milieu du chaos de la guerre et de la mort de leurs proches, quatorze lettres où elles parlent de leur quotidien, de leurs études de droit, de leurs peurs, des hommes politiques et de démocratie, de littérature, de leurs amours, de leurs engagements associatifs et de leurs rêves d’avenir.
Elles ont été élevées dans la haine de l’autre qui veut l’anéantissement de l’autre. « J’imagine que tu n’éprouves aucune compassion pour les Israéliens. Mais j’aimerais que tu comprennes que beaucoup de gens en Israël ont appris, dès l’enfance, qu’ils n’avaient pas d’autre choix que de combattre les Palestiniens, que c’était une question de survie : tuer ou être tué ».
Des deux côtés du mur
Cette correspondance raconte l’histoire de ces deux jeunes femmes dont la vie a basculé le 7 octobre 2023. Michelle Amzalak s’est précipitée avec son ami dans un abri anti-missile, ils vont y rester près de deux jours, sans électricité ni téléphone alors que dehors, 53 hommes, femmes et enfants seront tués dans leur ville. Un ami est pris comme otage et mourra ; il était comme elle militant pacifiste de longue date. Elle reviendra vivre dans sa ville méconnaissable.
De l’autre côté du mur, Tala Albanna vit sous les bombes et dans la faim : « J’ai eu le cœur brisé l’autre jour quand mon père m’a donné son seul morceau de pain pour que je puisse manger. J’ai pleuré. » Tout est de l’ordre de la survie. Elle va de déplacements en locations diverses pour poursuivre ses études de droit. Acceptée par une université américaine, elle a dû y renoncer faute de pouvoir sortir de Gaza. Elle parle aussi de son quotidien, du pire : « J’ai rencontré une jeune femme qui n’a que vingt-deux ans, presque le même âge que nous, Michelle. Pendant les deux premiers jours de ce génocide, elle séjournait chez sa belle-mère avec son mari, leur bébé et leur aîné. Soudain, un immeuble de trois étages s’est effondré sur eux. Lorsqu’elle a réussi à s’échapper, elle a trouvé son mari enseveli sous les décombres, ses mains croisées comme s’il tenait leur bébé – mais le bébé avait disparu. » Aujourd’hui elle étudie en Irlande.
Dimitri Krier leur a demandé ce qu’elles souhaiteraient que l’on retienne de leur correspondance. Pour Tala Albanna, « on ne peut rester figé d’un seul côté sans prendre le temps d’écouter l’autre. Avec Michelle Amzalak, nous n’avons jamais cherché à savoir qui était le véritable coupable de notre situation. Nous avons seulement partagé ce qui nous reliait, notre vécu commun. Aucune n’a comparé nos souffrances, alors que le monde entier le fait. Et je précise, en tant que musulmane, que notre religion nous a toujours appris à respecter les autres. »
Une guerre de territoire
Michelle Amzalak ajoute : « J’aimerais que ceux qui se considèrent comme les amis d’Israël dans le monde arrêtent de penser que parler avec des Palestiniens ou chercher à les comprendre, c’est antisémite ou anti-Israël. Je ne pense pas que la religion soit le facteur principal de notre conflit. Pour moi, c’est une guerre de territoire. »
Comme cette correspondance n’est pas du goût de tous leurs proches, elles ont besoin l’une de l’autre, elles se comprennent. Tala Albanna termine sa lettre du 27 octobre 2024 en lui confiant son poème dont voici les dernières lignes : « Déplacer des gens et exploiter leurs terres, ils ont oublié que nous avions des cœurs invincibles, qui s’enflamment et se reconstruisent, même à partir de cendres. »
Gérard Marle fc

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