La guerre totale de Vladimir Poutine par Françoise Thom
Face à la brutalité de l’actualité, Françoise Thom prend le recul de l’historienne. Spécialiste du monde russe, elle décrypte la logique du Kremlin : destruction de l’Ukraine, déstabilisation de l’Europe et affaiblissement du lien transatlantique. Une lecture essentielle pour comprendre la stratégie de Poutine
Relire le passé pour comprendre la Russie de Poutine
Face à la brutalité de l’actualité, Françoise Thom propose de prendre le recul de l’historien. Agrégée de russe, historienne et soviétologue, maître de conférence émérite en histoire contemporaine de l’université Paris-Sorbonne, elle se penche sur le passé russe et soviétique et montre comment il pèse sur le présent, comment on peut « retrouver des airs étrangement connus dans le passé autocratique et impérial russe, à partir d’Ivan le Terrible, en lequel Staline se reconnaissait et qui a été remis aussi à l’honneur, statue à l’appui, dans la Russie de Poutine. »
Ukraine : cœur stratégique du projet impérial russe
Elle nous plonge dans l’univers mental des dirigeants russes. Plus que d’autres, elle prend au sérieux les propagandistes russes, car sous leurs délires se cache un logiciel que nous ne voulons pas voir parce qu’il nous dérange. Mais les ambitions du Kremlin sont claires : « Outre la destruction de l’État ukrainien, c’est la soumission des élites européennes et l’éradication de notre héritage humaniste qu’ils ont planifiées […] L’extraordinaire acharnement sur l’Ukraine, la manière saisissante dont la Russie a su aligner l’administration Trump sur ses objectifs doivent nous faire prendre conscience de l’ampleur de la menace multiforme qui pèse aujourd’hui sur l’Europe. » « On désapprend très vite à penser. »
Centralisation des pouvoirs et un esprit de conquête
Lors de l’éclatement de l’URSS, au début des années 1990, pour accrocher la Russie à l’Europe, les Occidentaux ont cru qu’il suffisait de faire du commerce avec elle et de bonnes affaires pour vivre ensemble ; ainsi disparaîtrait comme par enchantement ce système d’oppression né sous Lénine. Or, ce à quoi nous assistons, c’est à la fois une centralisation des pouvoirs et un esprit de conquête : l’autocratie poutinienne et l’expansionnisme qui se nourrissent l’un l’autre.
L’Occident sous tension : divisions transatlantiques et fractures européennes
Ce qui veut dire : affaiblir le camp occidental en apportant le chaos entre les États-Unis et l’Europe, et entre les différents partenaires de l’Union européenne, en les noyautant à grande échelle par la corruption des élites politiques et industrielles. Et en même temps, contrôler la population russe par la terreur, les procès et les assassinats, par une propagande mensongère qui fait taire toute voix discordante. « Le mensonge n’a pas pour fonction de convaincre. Il est là pour signifier la toute-puissance du régime, qui peut se permettre impunément de braver la vérité, qui peut contraindre le citoyen à dire le faux en violentant sa conscience. Le mensonge est une souillure de l’âme. »
L’État sécuritaire : colonne vertébrale du régime
Quant à la puissance des services secrets, elle n’est plus à démontrer. Pour autant Stéphane Courtois, connu notamment par le Livre noir du communisme et, plus récemment, le Livre noir de Vladimir Poutine, reste encore surpris par l’emprise de ces services : ils contrôlaient tout, jusque dans les détails ; les archives qui furent disponibles aux chercheurs en 1992 et pour quelques années, apportaient la preuve de l’implication des plus hautes sphères de l’État soviétique ; mais c’est l’ampleur de cette emprise qui les a surpris.
La liberté face à l’hubris des puissances
« Tout à leurs rêves d’anéantir la liberté chez les autres, la Russie et les États-Unis sont en train de se détruire eux-mêmes de leurs propres mains. L’hubris [Sentiment d’orgueil qui pousse à la démesure] se paie tôt ou tard. C’est là le véritable enseignement de l’histoire. » En écho, Vassili Grossman, l’auteur de Vie et Destin : « Et pourtant, au milieu des tourments et des affres, dans la vase et dans la boue de la vie concentrationnaire, la liberté était la lumière et la force des âmes captives. La liberté était immortelle. » La liberté, et cette petite bonté quotidienne qui font de nous des êtres humains.
Gérard Marle fc

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