1er mai 1928 : la mort du Père Jean-Émile Anizan
À l’occasion du 98ᵉ anniversaire de la mort du Père Jean-Émile Anizan, le 1er mai 1928, relire les notes recueillies par le Père Georges Vaugeois permet d’approcher, avec sobriété et force, les dernières semaines de celui qui fonda les Fils de la Charité.
Les dernières semaines de vie du Père Anizan
D’après les notes recueillies par le Père Georges Vaugeois, curé du Bon Pasteur depuis le 5 décembre 1926, le Père Anizan, malade, est conduit au presbytère du Bon Pasteur le 26 septembre 1927. Commence alors un chemin de souffrance, mais aussi un temps où se révèlent avec une force singulière les convictions profondes qui l’ont habité toute sa vie.
Une fin de vie habitée par la foi
Le 12 mars 1928, le médecin constate un affaiblissement sensible. « Depuis quelques jours, il a baissé beaucoup, cependant le cœur est bon ». Le diagnostic laisse entrevoir quelques semaines encore, mais l’inquiétude d’une complication demeure.
Au milieu de l’épreuve physique, le Père Anizan reste attentif à sa mission. Le lendemain, le 13 mars, il reçoit les supérieurs réunis pour leur retraite mensuelle. Ses paroles prennent alors la tonalité d’un testament spirituel.
« Approchez mes enfants, je suis heureux de vous voir… Je vous recommande d’être toujours bien surnaturels. Travaillez pour Dieu, pour Dieu seul… »
Dans ce moment chargé d’émotion, il relit l’histoire fondatrice de la congrégation et confie son espérance :
« L’institut peut faire beaucoup de bien à ces masses d’ouvriers et de pauvres qui sont abandonnés (…) Quand Dieu m’aura rappelé à lui, c’est vous qui la construirez, qui la développerez. »
Déjà se dessine l’intuition centrale qui traverse toute sa vie : la mission auprès des pauvres, portée par des religieux profondément enracinés en Dieu.
Un testament pour la congrégation des Fils de la Charité
Le 28 mars, il reçoit les laïques en retraite. Fatigué, il parle peu, mais ses mots vont à l’essentiel :
« Je pense à vous, je vous aime, je prie et souffre pour vous (…) Je suis sur la croix ; dans sa sagesse, Dieu a jugé mieux que ce soit comme cela. Que sa volonté soit faite. »
Puis vient une insistance qui revient comme un refrain :
« Je vous recommande avant tout d’être de bons religieux, des religieux sérieux… La congrégation se développera si elle compte de vrais religieux. Soyez des apôtres mais aussi des religieux. »
Ces paroles apparaissent aujourd’hui comme un héritage. Elles relient contemplation et apostolat, vie religieuse et proximité des masses populaires, selon le charisme propre des Fils de la Charité.
La souffrance vécue dans l’union au Christ
Les notes du Père Vaugeois montrent combien la fin de vie du Père Anizan fut marquée par l’épreuve.
Le 2 avril, une parole simple résume son abandon :
« Que la volonté de Dieu soit faite. Mais c’est dur ».
Le Vendredi Saint, le 6 avril, la souffrance se fait encore plus explicite. À celui qui lui dit : « Vous êtes sur la croix comme Notre Seigneur », il répond :
« Priez pour moi afin que j’ai du courage, car c’est bien long. »
Cette confidence frappe par sa vérité. Elle ne masque rien de la lutte intérieure. Elle donne au contraire accès à une sainteté sans héroïsme affiché, faite d’endurance, de prière et d’abandon.
Le jour de Pâques, le 8 avril, dans une nuit traversée de grandes douleurs, il murmure :
« Je souffre en ce jour de Pâques comme un Vendredi Saint. (…) Si c’était permis, je demanderai à Dieu de me prendre de suite car je souffre. J’ai souffert moralement, maintenant je souffre physiquement ».
Dans ces mots résonne une profonde communion au mystère pascal.
« Je ne désire que cela »
Le 15 avril, lorsque quelqu’un lui dit : « Mon Père, vous irez voir bientôt le Bon Dieu », il répond simplement :
« Je ne désire que cela ».
Les souffrances deviennent moins virulentes mais persistent. Les derniers jours d’avril, une congestion pulmonaire se déclare et le cœur fléchit.
Pourtant une paix demeure. Elle est condensée dans cette confidence adressée au Père Vaugeois en mars 1928 :
« Ce que j’ai désiré toute ma vie, Dieu m’a permis de le réaliser dans mes dernières années ».
Cette phrase relit toute une existence. Elle dit l’accomplissement d’une vocation portée à maturité au soir de la vie.
Le soir du 1er mai 1928
Le 1er mai, comme chaque jour durant sa maladie, il reçoit la Sainte Communion.
À midi, la sœur qui le veille exprime ses craintes. À 11 heures du soir, elle fait avertir la communauté : c’est la dernière agonie.
Tous viennent aussitôt. Son confesseur lui donne une dernière absolution. La communauté récite les prières du rituel et trois dizaines de chapelet.
À 11h10, le Père Anizan rend son âme à Dieu.
Le récit du Père Vaugeois garde la sobriété des grandes heures. Rien d’emphatique. Seulement une communauté rassemblée dans la prière autour de son fondateur.
Le soir du 1er mai 1928 s’achève ainsi une vie donnée à Dieu et aux pauvres.
Une mémoire vivante
Ces lignes, lues pour la première fois lors de la troisième Saison Anizan le 26 avril 2025 en l’église du Bon Pasteur à Paris, ne relèvent pas seulement du souvenir. Elles demeurent une parole vivante.
Elles rappellent une fidélité forgée dans les épreuves. Elles redisent le cœur du charisme du père Anizan : travailler « pour Dieu seul », aimer les masses ouvrières et pauvres, bâtir une famille religieuse enracinée dans la foi.
À l’approche du 1er mai, elles invitent aussi chacun à entendre cette recommandation laissée comme en héritage : « Soyez des apôtres mais aussi des religieux ».

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