La nuit au cœur par Nathacha Appanah
Féminicide à travers le récit de trois femmes dont elle-même
Le livre de Nathacha Appanah s’ouvre sur des images de terreur, des images qui hantent et poursuivent le lecteur, même lorsque la dernière page est tournée. La première image est celle de cette femme de 25 ans qui court à perdre haleine, tel un animal traqué, poursuivie par son compagnon en voiture. Puis il y a Emma, dans une même course éperdue, poursuivie en voiture par son mari qui la heurte, lui roule dessus, puis rentre tranquillement chez lui. Enfin c’est Chahinez, elle encore pourchassée en voiture par son mari qui lui tire une balle dans les jambes pour stopper sa fuite, descend de voiture, l’asperge d’essence et l’immole, la laissant dans le caniveau. Horreur innommable.
« De ces trois femmes, une seule a survécu, c’est moi » précise Nathacha Appanah. Il y a 25 ans déjà depuis cette nuit. Mais la cruauté du destin d’Emma et de Chahinez, la pensée de ces vies brisées, pèsent sur elle comme un poids. « Il ne m’échappe pas que de ce poids je dois faire quelque chose. Je me dois de partir à la quête des mortes comme si elles étaient vivantes, écrire depuis le noir, écrire dans le noir, et que ce geste rassemble tous ces morceaux éparpillés de ces deux femmes et de moi-même. »
Non pas une enquête mais une quête
Ce n’est pas une enquête sur les féminicides conjugaux que nous livre l’auteur. Cela, les médias et la société s’en chargent, avec un éclairage parfois infantilisant, qui peut même aller jusqu’à rendre ces femmes coresponsables de ce qui leur arrive. « Je reconnais toutes les voix qui se superposent à celle d’une morte. Ce sont des voix aimantes, mais également des voix condescendantes, des voix fausses, des voix politiques, des voix judiciaires. Il n’y a pas que le cœur de la femme qui s’arrête quand son compagnon la tue. Elle n’existe plus que dans sa mort violente. Cette mort-là peut salir et déshonorer aussi. »
Ce n’est pas une enquête, c’est une quête. « La quête désespérée d’une justesse au plus près de la vie, de la nuit, du cœur, du corps, de l’esprit ». Une quête pour reconstituer ces trois destins tragiques qui se mêlent en une même histoire.
Ils prétendent aimer leur victime, mais s’acharnent à les détruire
Effroyables histoires de femmes victimes de la violence de leur compagnon qui jettent une lumière crue sur le terrorisme intime qu’est la violence conjugale. Seule celle qui a vécu cette descente aux enfers peut décrire comment, insidieusement, mais inexorablement, ces bourreaux étendent leur emprise. Ils prétendent aimer leur victime, mais tissent autour d’elles comme une toile d’araignée, s’acharnent à les détruire, annihilant jusqu’à leur propre libre-arbitre, et ils poussent la perversion jusqu’à leur faire croire qu’elles sont responsables de ce qui leur arrive. Seule celle qui a vécu cette tragédie peut décrire la peur physique et morale qui envahit son cœur et son esprit. Elle avait une vie normale le jour, travaillait, rencontrait des collègues, puis, le soir, rentrait « dans une maison-prison où le compagnon-maton attend son dîner. »
Nathacha Appanah veut rendre vivantes
Ces tragédies sont aussi celles d’une défaillance collective et institutionnelle. Les proches qui soutiennent ces femmes finissent par ne plus les comprendre et presque même les accuser : « pourquoi est-elle retournée avec lui ? » Comme si elles pouvaient sortir de l’emprise d’un coup de baguette magique. Les failles de la police et des institutions censées les protéger ne font que précipiter leur destin tragique. Nathacha Appanah veut rendre à ces femmes leur dignité volée, leur vie et leurs rêves anéantis, leur beauté et leur respectabilité. Les rendre vivantes. Comme elle-même essaie de demeurer vivante malgré cette nuit au cœur qui la marquera à jamais et dont le silence est sa protection.
Marie-Christine.

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