De la clandestinité aux chapiteaux : le destin singulier de Paul Louis, prêtre et résistant (1906-1962)
Né dans une famille de pharmaciens à Guérande, Paul Louis (1906-1962) semblait tout destiné à reprendre l’officine paternelle. Il choisit pourtant les ordres et quitte sa région natale pour entrer chez les Fils de la Charité. Mobilisé comme soldat, il se distingue par son refus de la défaite et entre en Résistance dès 1940. Il fonde un vaste réseau rattaché à Turma-Vengeance ; arrêté et torturé par la Gestapo, il parvient à s’échapper et participe à la Libération. Revenu à la vie civile, il se consacre pleinement à son dernier et plus singulier apostolat : l’aumônerie des forains. Les archives du père Louis permettent de découvrir l’engagement, discret mais total, d’un homme aux multiples facettes.
Une jeunesse dans le pays nantais
Paul Marie Julien Louis naît le 11 juillet 1906, à Guérande. La famille Louis est originaire de la région de Rennes. Son père, Paul Louis, est pharmacien. Ce dernier rachète en 1901 à son frère aîné Henri, de même profession, son officine à Guérande. Sa mère, Élise (ou Élisabeth) David, née à Campbon, est orpheline. Elle vivait vraisemblablement chez une de ses sœurs lorsqu’elle est présentée par son oncle, médecin à Guérande, à Paul Louis. Le couple se marie en 1904 et a trois enfants : Paul Marie Julien, né en 1906, Élisabeth Anne Marie, née en 1908, et Yvonne Marie, née en 1909.
Paul Louis fait ses études secondaires à Nantes, à l’externat des Enfants-Nantais. Il a également été élève à l’institution libre de Combrée en 1926. Seul fils de ses parents, il semblait appelé à reprendre l’activité de son père. Cependant, il fit le choix de la prêtrise en entrant au grand séminaire de Nantes le 1er octobre 1926 pour les deux années du séminaire de philosophie. Il quitte l’institution le 8 mai 1928 pour son service militaire.
Entrée chez les Fils de la Charité
Appelé sous les drapeaux, Paul Louis est incorporé le 10 mai 1928 dans le 5e régiment d’infanterie, et entre dans la première classe le 11 septembre. Son service se termine le 7 octobre 1929 et il intègre directement le noviciat des Fils de la Charité ; il appartient alors à une nouvelle génération de jeunes Fils qui rejoint l’Institut après la mort du père Anizan. Les motivations de Paul Louis à choisir les Fils de la Charité, et comment il a connu la congrégation, demeurent inconnues. Il fait sa première profession le 24 octobre 1930, sa profession perpétuelle le 24 octobre 1933 et est ordonné prêtre le 7 janvier 1934. Il commence son ministère comme vicaire à Argenteuil le 2 juillet de la même année. C’est au sein du patronage paroissial Saint-Georges qu’il semble découvrir la gymnastique, qu’il pratique assidûment dans le club sportif des Champioux.
Paul Louis (1er à gauche) pendant son service militaire (1928-1929, archives des Fils de la Charité, n°2545/bis)
Lettre d’ordination de Paul Louis (1934, archives des Fils de la Charité, 2E10/03)
Soldat puis résistant : le père Louis au service de la patrie
Lorsque la Seconde guerre mondiale éclate, Paul Louis a 33 ans. Il est mobilisé à la 8e Compagnie de la Défense Aérienne Territoriale à Mantes. Nommé caporal le 11 décembre 1939, il est muté l’année suivante à la Compagnie 4/XXI avant de repasser à sa précédente unité. Après la débâcle de juin 1940, il se distingue par son refus de se rendre à l’armée allemande, ce qui lui vaut la croix de guerre avec étoile de bronze. Démobilisé le 27 juillet, il reprend sa mission à Argenteuil.
C’est dans sa paroisse, où il écoutait Radio-Londres chez un couple de paroissiens, qu’il est entré en Résistance. Proche de Maurice Weber et de Clément Prudhon du club de gymnastique, ces derniers étaient entrés en Résistance et auraient pu le coopter. Il devient lui-même résistant dès octobre 1940, aidant des prisonniers évadés et des individus à rejoindre l’Angleterre. Suspecté d’être gaulliste, il doit quitter sa paroisse, ce qui interrompt la filière.
Muté à Clichy le 1er octobre 1941 comme vicaire à la paroisse Saint-Vincent-de-Paul, il y crée et dirige le réseau « Abbé Louis ». Composé de douze services (renseignements, faux papiers, passage de pilotes, aide aux évadés, liaison avec les maquis, etc.), il est rattaché en 1942 comme sous-réseau à « Turma-Vengeance », un réseau comptant près de 30 000 membres.
Résumé des activités du père Louis pendant la guerre (vers 1945, archives des Fils de la Charité, 2E10/05)
L’Abbé Choc ne se laisse pas abattre
Le 6 novembre 1943, le père Louis échappe de justesse à une arrestation de la Gestapo. Cette dernière peut être mise en lien avec l’infiltration à la même période d’un agent de la Gestapo ou de l’Abwehr dans le sous-réseau de la région parisienne de Turma, « Arc-en-Ciel », avec lequel Paul Louis devait certainement communiquer. Il doit fuir et entrer dans la clandestinité, devant régulièrement changer d’identité et de refuge, tout en continuant ses activités. Il cherche à passer en Angleterre via l’Espagne avec des aviateurs qu’il convoie. Ils se joignent à un groupe, mais leur guide les abandonne ; ils sont arrêtés par les Allemands dans la forêt de Luchon.
Arrêté, spolié et interrogé par la Gestapo, il subit coups et torture sans rien avouer. Envoyé dans une prison à Toulouse, il apprend qu’il va être transféré à Fresnes, possiblement pour y être fusillé. Il s’évade pendant le transfert en sciant les barreaux du wagon à bestiaux où il était enfermé, puis saute du train en pleine marche. Il est caché par des religieux puis continue la lutte sous le nom de “l’Abbé Choc”. Il se met en liaison avec un maquis de la région et participe à libérer le Mans, puis rentre à Paris pour le dernier jour de la Libération de la ville.
Demande d’attribution de grade d’assimilation dans la Résistance du père Louis, détaillant ses actions (1951, Service Historique de la Défense, GR 16 378185)
Retour à la vie civile
Après la guerre, il subit une intervention chirurgicale pour soigner les séquelles de la torture. Assimilé au grade de capitaine dans la Résistance, il est fait en 1945 chevalier de la Légion d’Honneur (et promu officier en 1958) et reçoit la médaille de la Résistance. D’autres médailles lui sont attribuées dans les années suivantes pour souligner son mérite : médaille des évadés, médaille de la France Libre, medal of freedom…, et a également été commandeur de l’Ordre de l’éducation civique. Il intègre plusieurs associations de déportés et internés, où il exerce quelques responsabilités ; néanmoins, il s’en éloigne au début des années 1950, désapprouvant leur caractère politique.
Il reprend son ministère de vicaire à Argenteuil jusqu’en octobre 1948, où il est vicaire au curé d’Ars du Kremlin-Bicêtre pendant deux ans. En octobre 1950, il est nommé à son apostolat le plus marquant : l’aumônerie des forains.
Barrette de médailles de Paul Louis (archives des Fils de la Charité, 2E10/05)
Le père Louis portant la Légion d’honneur, la croix de guerre et la médaille de la résistance (vers 1945-1950, archives des Fils de la Charité, n°2545/bis)
Son dernier apostolat : l’aumônerie des forains
L’aumônerie des forains de la région parisienne est un apostolat qui a été très cher au père Anizan. Il fait entrer le père Louis dans un univers à part dont il doit intégrer les codes pour être accepté. Itinérance permanente, rythme décalé et place centrale du travail définissent ce milieu que le père Louis apprend à connaître, comprendre et aimer. Il prend conscience des particularités de ce milieu et, investi dans son ministère, il définit lui-même son action comme aumônier des forains en trois parties : ethnique, sociale et confessionnelle.
Rapport du père Louis sur les forains de Paris (1950-1962, archives des Fils de la Charité, 2E10/04)
Constatant l’éloignement des forains de l’Église, autant spirituel que matériel, le père Louis innove. Il obtient l’accord de l’aumônier national des forains et du diocèse de Paris pour dire des messes dominicales pour des petits comités dans les caravanes, de manière occasionnelle. Des messes sont dites dans des chapiteaux, dans un car-chapelle, ou sur les lieux de fête, pour rejoindre croyants et curieux. Il déplore également les manquements en matière de santé, social et d’éducation auprès des forains. Il s’investit notamment dans l’éducation des enfants pour leur instruction et catéchèse. Le père Louis, voyant son apostolat comme une aide quotidienne auprès des forains, gagne leur estime et affection. Il se lie notamment avec la famille Bouglione et bénit le mariage de Sandrine, « la reine mondiale du cirque », avec Domenico Caroli.
Photographie du père Louis (années 1950-1960, archives des Fils de la Charité, n°2545/bis)
Listes de vocabulaire tzigane, avec annotations du père Louis (1950-1962, archives des Fils de la Charité, 2E10/04)
Dans cet univers où le travail est vital, les outils bénéficient d’une attention particulière : véhicules, installations, animaux… La tradition voulait que les jeunes animaux soient bénis avant leur premier départ ; le père Louis accepte ainsi de bénir des lions et des tigres – non sans crainte lorsqu’il fallut faire la bénédiction dans leur cage – puis d’autres animaux comme des phoques et des éléphanteaux. Ces scènes insolites, mêlant spectacle et sacralité, attiraient les forains comme les journalistes.
Le père Louis bénissant des animaux de cirque (1950-1962, archives des Fils de la Charité, 2E10/04, n°319 et 2545/bis)
Article de Guy des Cars, repris dans le Bulletin de l’association de l’amicale du collège de Combrée, sur les bénédictions d’animaux du père Louis (1953, archives diocésaines d’Angers)
Un décès prématuré
Malgré son engagement, l’apostolat du père Louis se faisait dans la souffrance. Les séquelles de la torture l’obligent à arrêter son ministère vers 1962. Hospitalisé à l’hôpital militaire de Hyères, puis transféré à Marseille, il décède à Rayol dans la nuit du 23 au 24 juin, à 56 ans. Ses obsèques réunissent ses proches, des Fils de la Charité, d’anciens résistants et des forains. Un entre d’eux le décrivit simplement : « Ah ! Notre Père Louis, il était “valable” ». Dix ans après sa disparition, une cérémonie commémore son souvenir, pour ne pas oublier ce Fils au parcours de vie tourné, à sa manière, au service des autres.
Texte de Jean Pihan pour les obsèques du père Louis (1962, archives des Fils de la Charité, 2E10/01)
Bibliographie et sitographie
Lancien Josick. « Arrivée des Louis à Guérande ». (document fourni par l’auteur).
Perfetta Roland (sous-lieutenant). Turma-vengeance : fonctionnement, vie et relations d’un réseau au sein de la résistance. Mémoire d’histoire, École spéciale militaire de Saint-Cyr, 2002 (voir SHD GR 17 P 230 1).
Piard Claude. « Les gymnastes des Champioux dans la Résistance ». Communication au colloque « Journées d’Histoire du sport », 2000.
Société des Amis de Guérande. « Lettre aux amis de Guérande », n°104, 2024.
Turma Vengeance : [http://chantran.vengeance.free.fr/]
Sources extérieures
Archives départementales de la Loire-Atlantique
État civil : 3E69/64, 3E69/77
Archives du diocèse d’Angers
Bulletins de l’amicale du collège de Combrée (document fourni par Monsieur Geoffrey Label)
Archives du diocèse de Nantes (informations sur le séminaire, fournies par Madame Claire Gurvil)
Service Historique de la Défense (informations et images fournies par Monsieur Arnaud Blondet)
GR 16 378185 : dossier de résistant de Paul Louis
GR 17 P 230 1 : Turma-Vengeance

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